

Kane Marlin
Je suis arrivé à amU en 2015. Sans cap précis, j’ai avancé pas à pas avec une seule certitude : j'aimais apprendre. Mais j’ignorais encore que j'allais aussi apprendre à transmettre. Mon implication dans la vie étudiante (via des bonus engagements) m’a permis d’entrer en master. J’ai également eu la chance d’obtenir un financement pour une thèse. Puis d’intégrer mon poste à l’Inspé.
Depuis 2017, je suis élu dans les instances de l'université : la commission formation, le conseil d'administration, la commission de la recherche. J'ai participé à la création de CIVIS, l'alliance européenne d'universités. Chaque engagement m'a donné une vision plus large de ce qu'est une université publique, de ce qu'elle peut faire pour ceux qui s'y investissent vraiment. amU, c'est 84 000 étudiants sur une cinquantaine de sites. Beaucoup imaginent que dans une université de cette taille, on disparaît. C’est l'inverse. Les gens sont réactifs et disponibles.
À l’Inspé, j'enseigne à plusieurs centaines d’étudiants par an, la plupart en master, futurs professeurs des écoles. J’essaie avant tout de leur transmettre de la confiance. C'est peut-être la chose la plus utile que j'aie à leur offrir : l'expérience de quelqu'un qui a traversé les mêmes doutes, et qui est encore là. Comprendre comment les individus apprennent, comment les systèmes éducatifs peuvent mieux accompagner ceux qui ne se savaient pas destinés à ce chemin, c'est une question que je porte aussi à titre personnel.

Charlotte à la rencontre de Kane
Découvrez l'entretien de Kane Marlin par Charlotte.
L’université était un monde que je connaissais peu, parce que je n’ai pas cette culture-là familiale. On m’en a très peu parlé au lycée, en réalité, parce que j’étais malheureusement dans un lycée pas forcément très favorisé, où la gestion des problèmes de pauvreté, de violence et de perdition de la jeunesse était davantage présente que les mathématiques ou le français. Pour les enseignants de ce lycée-là, essayer de faire de nous des gens vaguement heureux — ce qu’on ne pouvait pas forcément espérer beaucoup plus — c’était déjà le plus important, peut-être plus encore qu’avoir un diplôme ou autre.
Introduction
Bonjour et bienvenue dans un nouvel épisode de Nos talents AMU. Cette année, nous mettons à l’honneur les parcours inspirants des enseignants-chercheurs d’Aix-Marseille Université. Je m’appelle Charlotte Henry de Villeneuve et, dans cet épisode, je vous propose de vous intéresser au parcours de Kane Marlin, doctorant et attaché temporaire d’enseignement et de recherche à l’INSPÉ, où il forme les futures enseignantes et enseignants. Kane n’était pas destiné à l’université, c’est lui-même qui le dit. Pourtant, il y est encore, onze ans après y être entré. Son parcours, fait de bifurcations successives, raconte en réalité la manière dont une grande université comme AMU aborde la curiosité de ses élèves. Il raconte aussi toutes les trajectoires qu’une offre de formation variée rend possible. La parole est à Kane.
Kane Marlin
J’aimais bien mes profs au lycée. Je me suis dit : « Pourquoi pas être prof, et pourquoi pas l’anglais ? » Donc je me suis inscrit à APB, mais sans aucune conviction d’avoir le bac, je n’y croyais pas trop. Et quand j’ai eu le bac, je me suis dit : « Maintenant, on va voir si je suis pris. » Mais je n’avais aucune attente. C’est-à-dire que j’étais presque plus terrifié d’être pris que d’être refusé. Je n’avais mis aucune chance de mon côté : je n’avais fait qu’un seul choix alors que je pouvais en faire au moins une dizaine. Je n’avais choisi qu’une seule université alors que je pouvais, encore une fois, choisir pas mal de choses.
Et j’ai pris cette discipline, donc LLCER anglais, pour être prof d’anglais. Mais AMU, à l’époque — c’est toujours le cas aujourd’hui, je crois, même davantage —, obligeait les étudiants à prendre des options, au moins deux, dans d’autres disciplines. Et en fait, sur ces options-là, on était en cours directement avec les licences d’histoire, de sociologie, de linguistique. Au début, j’y allais à reculons — encore une fois, même si j’aime apprendre des choses et que je suis de nature assez curieuse, je me sentais submergé. En fait, c’est ce qui m’a sauvé, parce que je ne savais pas exactement ce que je voulais faire, et j’ai pris énormément de plaisir dans ces autres cours une fois que j’y étais et que j’ai compris leur intérêt, donc très rapidement. Et c’est ce qui a fait que, l’année d’après, je me suis réorienté en lettres modernes plutôt qu’en anglais — une option que j’avais en première année, et qui finalement m’a plu. J’ai pu changer de cursus comme ça, très facilement.
J’avais toujours à peu près cette idée d’être enseignant. Donc, une fois en lettres modernes, je me suis dit : prof de littérature, prof de français, peut-être prof de philo, même si ce n’est pas la voie principale. Et là aussi, AMU, à partir de la deuxième année, permet — enfin, oblige, mais permet — de prendre des options. Et l’une des options était la professionnalisation aux métiers de l’enseignement. Donc j’ai pris ces options-là pour aller faire des stages directement en établissement scolaire et me former à la didactique, la pédagogie, l’apprentissage de l’apprentissage. Finalement, j’ai eu ma licence et j’ai continué, non plus en lettres modernes, mais du coup en master enseignement directement, pour devenir prof, à l’Institut national supérieur du professorat et de l’éducation, qui fait aussi partie d’AMU.
Finalement, j’ai eu l’opportunité, en cours de route, de changer. Là aussi, j’avais eu un fléchage davantage axé sur professeur de français au lycée. Et je me suis dit : « Est-ce que je ne ferais pas le master recherche à la place ? » Donc, en cours de première année, j’ai pu être à nouveau réorienté, en master recherche et expertise, pour envisager un doctorat — ce que je fais aujourd’hui.
Ce qui m’intéresse dans ma recherche, c’est les nouvelles technologies et leur utilisation. Grossièrement, quelque chose qui m’a énormément frustré, et que j’ai pu découvrir pendant ma licence avec les options, directement en stage en éducation nationale, c’est qu’il y a énormément d’outils numériques — des tablettes, des robots, des choses comme ça — qui sont dans des placards et qui restent dans des placards. Et je trouvais ça absolument frustrant. Au début, j’en voulais un peu aux enseignants : je ne comprenais pas pourquoi ils n’utilisaient pas un matériel qui me paraissait si dingue. Et en fait, je me suis rendu compte que le matériel n’était souvent pas adapté. Ils voulaient du numérique, mais pas celui-ci. Et donc c’était un gâchis d’argent pour l’État, et un gâchis de matériel pour les enseignants, qui n’avaient pas ce qu’ils voulaient et qui, en plus, devaient stocker quelque chose qu’ils ne voulaient pas. Donc, au fil de l’eau, j’ai voulu m’intéresser davantage à ça, le numérique dans l’éducation, parce que ça peut être un super levier, notamment pour les établissements défavorisés, pour de la différenciation pédagogique ou ce genre de choses.
Donc l’enjeu de mon doctorat actuel, c’est de comprendre comment les enseignants se projettent par rapport à une nouvelle technologie quand ils la rencontrent, avant même de l’utiliser ; puis de voir comment toutes ces projections, tous leurs avis évoluent au fil de la découverte de l’outil, qu’on les forme ou non à l’utilisation de cet outil ; et enfin de voir comment ils utilisent la technologie directement en classe, avec leurs élèves et les contraintes de l’établissement : Internet ou pas Internet, des prises dans les classes ou pas de prises dans les classes, les élèves qui ont la possibilité d’avoir des tablettes personnelles ou pas, etc. Donc l’enjeu n’est plus de savoir si l’outil technologique est efficace, mais simplement s’il sera accepté, et dans quelles conditions.
Actuellement, j’ai un contrat d’ATER, donc attaché temporaire d’enseignement et de recherche. C’est un financement pour me permettre de continuer mon doctorat. J’ai 50 % de mon temps alloué à la recherche et 50 % alloué à l’enseignement. J’ai un certain nombre d’heures à faire en classe devant des étudiants — en l’occurrence, c’est 90 à 95 % de personnes en master, et le reste sont des licences. Et donc je sais que, pour un semestre, toutes mes heures sont placées, et ensuite je vais mettre de la recherche par-ci par-là, entre mes réunions, entre mes enseignements, mes surveillances et mes corrections, ma préparation de cours.
Donc je suis ATER à l’INSPÉ d’AMU — l’Institut national supérieur du professorat et de l’éducation — et j’enseigne exclusivement à de futurs enseignantes et enseignants. Lorsque je dois préparer des cours, j’ai la possibilité d’avoir accès à des ingénieurs pédagogiques directement dans mon institut, ce qui est très agréable. Donc soit je prépare mes cours seul, soit je prépare mes cours avec des collègues enseignantes ou enseignants, mais j’ai du coup l’appui direct de ces ingénieurs si j’ai besoin d’aide sur les meilleures manières d’enseigner telle ou telle discipline et de viser tel ou tel objectif pédagogique, avec les moyens qui me sont donnés et dans les temps impartis. À l’INSPÉ, justement, on enseigne toutes les disciplines, vu qu’on enseigne aux enseignantes et enseignants de toutes les futures disciplines : professeurs de maths, de français, d’histoire, de physique, etc. Donc, bien sûr, je ne fais pas toutes ces disciplines-là, mais on est souvent amené à être assez polyvalent.
La première fois que je me suis retrouvé devant une classe, c’était au début de ma thèse, c’est-à-dire en septembre, après avoir obtenu mon master en juin. Donc on était trois, quatre mois après l’obtention de mon master, grossièrement, et j’étais face à des masters, qui ne me connaissaient pas. Ce n’était pas ma branche, donc je ne connaissais pas ces personnes. Pour autant, nous avions six mois d’écart, un an, quelque chose comme ça. C’était très curieux, j’étais très déstabilisé, et je ne savais pas exactement ce que ça voulait dire, être prof, ce que ça impliquait. Je me mettais énormément de pression, je voulais absolument que tout soit parfait, tout soit cadré. Et j’étais terrifié à l’idée que ces personnes aient mon âge.
Une autre chose qui m’a marqué, c’est la préparation des cours. C’est-à-dire que j’ai préparé un cours — c’était un cours de deux heures —, j’ai préparé deux heures de cours, et je me suis dit également : « J’ai peur que ce ne soit pas assez, donc je vais préparer une heure supplémentaire si jamais ça ne suffit pas. » Donc j’avais trois heures de cours, je suis arrivé en classe, j’ai fait mon cours, et au bout d’une heure quinze, mes trois heures étaient terminées. Donc je n’avais aucune idée de comment créer un cours d’une durée convenable. Et au-delà de ça, en réalité, c’était que mon stress faisait que je parlais beaucoup trop vite, que je passais beaucoup trop rapidement d’un sujet à l’autre. Et finalement, j’ai réussi à lancer un genre de débat pour occuper le reste de l’heure, et ça s’est très bien passé. En fait, je l’ai su plus tard : on a des formations, quand on devient doctorant et qu’on a des missions d’enseignement — quarante heures de formation obligatoires, dispensées par AMU, sur différentes choses, tant la façon d’enseigner que la façon de créer des cours, d’évaluer. Et je n’avais malheureusement pas pu faire toutes mes formations avant de commencer les cours. Et donc, voilà, j’ai été confronté à ça.
J’essaie de prendre beaucoup de ce que je reprochais, en tant qu’élève, à certains enseignants, pour essayer de ne pas l’appliquer. Je m’inspire beaucoup de ce que j’ai vécu. J’accorde en fait assez peu d’importance au retard, à partir du moment où on ne dérange personne, et j’accorde également assez peu d’importance au fait de faire autre chose, à partir du moment où on ne dérange personne. Je reprends très, très rarement les personnes dissipées. Ce ne sont pas les enseignants qui ont voulu me forcer à écouter, à me tenir droit, à être face à face et à arriver à l’heure, qui m’ont aidé à apprendre, à comprendre, etc. Donc j’ai beaucoup de compréhension là-dessus. Par contre, derrière, il faut assumer : s’il y a des évaluations et que les notes ne suivent pas, s’il y a des problèmes de discipline ou autres, alors là, bien sûr, je deviens intransigeant, parce que ça devient juste des choses en plus qui aggravent.
Là où j’enseigne, on est dans le treizième arrondissement de Marseille, donc c’est assez défavorisé également. Beaucoup d’étudiants ont des soucis financiers, des soucis personnels, et j’essaie d’être, pas forcément une écoute parce que ce n’est pas forcément mon rôle, mais en tout cas je suis assez compréhensif. J’ai souvent des étudiants qui doivent faire des recours de dossiers de bourse, ou des choses comme ça, pendant mon cours, parce qu’ils ne peuvent pas le faire en dehors : ils n’ont pas le temps, ou n’ont pas accès à Internet chez eux, ou des choses comme ça. Donc je laisse, et ce n’est pas grave. Et c’est quelque chose que j’ai dû faire moi-même : j’ai été boursier toute ma scolarité, donc j’ai eu des soucis avec la bourse, et je sais très bien ce que c’est. Donc oui, sur toutes ces choses-là, l’aspect social est assez important dans mon cours. Ça, et la motivation : essayer de toujours croire en eux et de les pousser à tenter, à essayer, et s’ils échouent, ce n’est pas grave — ils finiront peut-être bien par réussir, ou pas, en tout cas par trouver une voie qui leur convient mieux. Mais essayer, c’est déjà une très belle réussite.
Conclusion
C’est ainsi que s’achève cet épisode de Nos talents AMU. Un grand merci à tous les participants et toutes les participantes. Merci également à vous qui avez écouté cette rencontre jusqu’au bout. La musique est signée HDV, le mix audio a été réalisé par le studio Medusa Prod, et Nos talents AMU est une production d’Aix-Marseille Université. Je suis Charlotte Henry de Villeneuve. À très bientôt pour un nouveau parcours.
Découvrez notre nouvel entretien podcast avec Marlin Kane
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